Le cynisme





Caféphilo du 17 septembre 2023

 

Le sujet me semblait – et je crois que ce sentiment était partagé – peu invitant. Pourquoi s’intéresser à ce qui répugne?  Le cynisme en effet, dans notre monde contemporain, est associé au négativisme, au pessimiste: est cynique celui qui dénigre, qui voit les choses en noir. Difficile d’y voir quelque chose de constructif, surtout quand on porte des valeurs humanistes ou portées vers l’épanouissement de la vie. Notre discussion nous a pourtant permis de voir que le thème était plus complexe et intéressant qu’il n’en a l’air au premier abord, ne serait-ce qu’en réalisant ceci: n’existe-t-il pas un courant cynique dans notre société dont le mouvement conspirationniste pourrait être un bon exemple? Ne sommes-nous pas tous, à un certain degré, cyniques par rapport à certaines personnes ou groupes de personnes, (exemples: certains politiciens, les pharmaceutiques, les gamam (google, Apple, Meta (Facebook et cie), Amazon, Microsoft), et autres grandes corporations, les religions)? Quel militant de longue date a-t-il gardé intact son enthousiasme des premiers jours?  Le cynisme a l’air répugnant au premier abord, mais rares sont ceux qui n’adoptent aucune pensée cynique.

 

Ce qu’on entend par cynisme aujourd’hui 

 

Le cynisme aujourd’hui peut être compris comme une manière de penser et de s’exprimer dont les prémices reposent sur un regard critique sur l’homme, voire misanthrope: Il n’y aurait que peu de bon en l’homme et, beaucoup plus souvent qu’on ne le croit, le véritable motif de son action n’est que son intérêt propre, avec peu ou pas d’égard aux considérations morales liées au vivre-ensemble; le cynisme fait de l’homme un être dont il faut se méfier.

Le cynique questionne, et parfois sous-entend, prête des intentions égoïstes ou carrément accuse. Cette posture se constate de manière évidente chez certains politiciens qui propagent le cynisme par le propos qu’ils tiennent sur les autres mais non moins par leur propre discours où d’aucuns décèlent la mauvaise foi, l’injustice, la poursuite de l’intérêt personnel sous l’apparence du bien public, l’hypocrisie.

 

Le cynisme de l’Antiquité était différent

 

C’était d’abord une pratique qui enjoignait, comme d’autres écoles ou penseurs philosophiques s’en inspireront (notamment le stoïcisme et l’épicurisme), une école de la vie visant, par l’exercice de la pensée rigoureuse et de l’action juste/pertinente/appropriée, au bonheur et à une vie digne de l’humanité et de l’individualité que l’on porte, sans chercher à la rendre autre que ce qu’elle est. Contemporain de Platon (et donc probablement un peu de Socrate, au préalable, et d’Aristote, après), Diogène le Cynique s’est distingué de son célèbre contemporain par ce qu’il faisait et prônait, dormant dans un tonneau, étant habillé et vivant de manière rudimentaire. Très proche de la nature, Diogène critiquait les conventions, les politesses voire la tradition pour peu qu’elles nous fassent nous éloigner de l’essentiel de ce qui est au moment présent.

Au delà des critiques, des questions et des pratiques ironiques qu’il posait à ses citoyens, il devait toutefois y avoir un côté positif à la philosophie de Diogène, mais on n’en a gardé que peu de trace. De ce qu’on peut déduire de ses paroles et de ses actions, le cynisme antique appelait à:

  • Se contenter du nécessaire. En ce sens, il serait un précurseur de la simplicité volontaire dont on aurait tant besoin aujourd’hui au regard du désastre naturel engendré par le modernisme
  • Remettre en question les us et coutumes lorsqu’elles dévient de la nature. En ce sens, il préfigure une certaine dimension de la philosophie de Jean-Jacques Rousseau, voire de la contre-culture moderne (à vérifier).
    • L’authenticité et les rapports vrais.
  • Exercer une grande rigueur dans ce que l’on affirmait. De ce point de vue, il était sans doute proche de Socrate.

Le bon cynisme

 

Le cynisme peut sans doute être pratiqué de manière utile, voire agréable, chez les chroniqueurs/éditorialistes et artistes, ceux qui questionnent et dénoncent ce qui doit l’être, qui font contre-poids face aux puissants pour davantage de justice et de bon sens. On a référé aux Cyniques – le groupe d’humoristes québécois des années 60, grand critique de la religion, mais aussi à Sol, à Yvon Deschamps comme on aurait pu le faire de Richard Desjardins et de bien d’autres artistes, philosophes et autres. L’oeuvre de Denys Arcand est cynique. Ainsi, le cynisme sert encore aujourd’hui à éveiller les consciences sujettes au confort, au conformisme et à l’illusion des mascarades et autres arnaques (échanges d’où l’on sort clairement perdant). Le cynique nous rappelle l’importance

  • d’être vigilant et de penser par soi-même
  • de l’esprit critique et de rester alerte en rapport avec les théories et les histoires que l’on se raconte ou qu’on se fait raconter
  • de s’efforcer de voir les choses et les êtres comme ils sont, à commencer par soi-même.

Ainsi, le cynisme peut nous servir de remède aux excès d’idéalisme (au sens éthique), c’est-à-dire de la poursuite du monde comme on voudrait qu’il soit ou pense qu’il devrait être. En nous désillusionnant plus tôt que tard, on pourra ajuster notre parole et nos actions de manière plus efficace. Le cynisme pourrait être un rempart à la déprime, en débusquant ses causes plutôt qu’en étant surpris par elle.

En résumé, il semble qu’il vaut mieux être cynique si on ne veut pas le devenir!

 

Pour aller plus loin 

 

Pour des citations et anecdotes sur Diogène le cynique, voir: https://remacle.org/bloodwolf/philosophes/laerce/6diogene1.htm

Le cynisme: https://fr.wikipedia.org/wiki/Cynisme