De l'amour

Qu’est-ce que l’amour? Et quels rapports l’humain a-t-il, peut-il ou devrait-il avoir avec lui?

Quand on réfléchit à l’amour, ce qui frappe d’abord, c’est la polysémie du mot ‘aime’ dans la langue française. On ‘aime’ son amoureuse, on ‘aime’ la soupe aux pois, on aime tel artiste etc. Il y a pourtant, manifestement, des différences importantes entre ces amours. Elles renvoient à des expériences ontologiques (d’être) très différentes.

 

Si l’on se place dans une perspective métaphysique, c’est-à-dire dans une recherche d’une théorie explicative de l’existence du monde ou de la vie en général, l’amour peut être vue comme une énergie inhérente ou étroitement associée à la vie et ce qui la favorise. Il y a une pulsion de vie en tout être vivant, et ce qui est bon pour elle est conscientisé par le plaisir que cela procure et génère ce qu’on appelle de l’amour. Ainsi, d’une manière générale, on aime tout ce qui nous fait plaisir, et l’on n’aime pas pas ce qui nous procure de la douleur ou de la peine. Au plus bas dénominateur commun ou d’un point de vue planétaire, l’amour apparaît ainsi comme un principe qui amène les êtres à faire des échanges entre eux, à collaborer pour leur survie, leur plaisir et leur bien-être.

 

Cependant, chez les êtres sensibles, notamment les humains, l’amour apparaît comme un besoin de relation, voire de connexion au-delà des nécessités liés à la survie et la vie physique. L’être humain a un besoin de relations d’amour, où l’amour est attendu comme implicite à toutes les actions et même indépendamment ou quasi-indépendamment de ces actions, c’est-à-dire pour la relation elle-même. L’enfant a besoin de l’amour de ses parents, et les parents de celui de leurs enfants par exemple. Et ce, à tel point que la relation sera maintenue, sera considérée comme significative et positive même si les paroles et actions de l’autre personne n’apporte pas de plaisir. Les parents cessent rarement d’aimer leurs enfants même si ceux-ci sont désagréables et même s’ils commettent des actions terribles. Et nombres d’enfants aiment quand même leurs parents malgré leur inaptitude à s’occuper d’eux adéquatement. L’amour opère dans le besoin d’être en relation avec d’autres êtres humains, même dans des relations très imparfaites, même malsaines, et la relation d’amour demeure, dans l’expérience humaine, à la fois la plus agréable et la plus importante des relations. Je crois que les Grecs anciens nommait cet amour familial et vital Storgè.

 

Dans une histoire individuelle, le besoin d’aimer déborde relativement rapidement de la reconnaissance qu’on porte à nos bienfaiteurs. On porte en nous un amour qui est plus grand que celui dont on a besoin pour prendre soin de soi-même. On a besoin de partager une énergie de connexion profonde, de reproduction. On découvre qu’on a sans doute autant besoin d’aimer que d’être aimé. C’est là que survient l’amour le plus intense, le plus recherché et apprécié, celui que les grecs anciens attribuaient au dieu Eros – l’énergie qui pousse les êtres à rechercher l’union sexuelle, avec un peu, beaucoup, passionnément ou pas du tout une recherche de rencontre des âmes ou des coeurs. Dans tous les cas précédents, l’amour apparaît, métaphysiquement, comme un principe ou une énergie étroitement associée à la vie et aux êtres humains pour leur survie, leur développement et leur prospérité.  

 

Mais on ne peut réduire l’amour à une dimension naturelle. Il a aussi une dimension volontaire ou culturelle. Les Grecs ont identifié ainsi la Philia, comme dans l’expression l’amour de la sagesse, la philosophie. La philia est cette attitude et ces comportements d’amour général envers une activité, une cause, un projet, un idéal. Il nous fait accepter que certaines activités reliées à son objet puisse impliquer certains efforts, certains sacrifices, des choses qu’on aime moins. C’est la philia qui nous amène à bien faire notre travail ou à  développer nos habiletés, à faire du bénévolat ou des dons de charité au-delà des avantages directs – et souvent des désavantages directs qu’on peut retirer de ces actions. Il y a une part de dévouement dans la philia, de désintéressement partiel, car on ne le fait pas que pour soi, mais pour l’objet lui-même. Ainsi, par opposition à l’amour métaphysique, qui vient naturellement, la philia peut provenir d’affinité naturelle, mais elle se cultive aussi. La raison joue un rôle dans sa manifestation, car des valeurs entrent en considération dans son avènement et sa manifestation, les valeurs étant des objets auxquels on entend rattaché notre vie pour lui conférer un sens et une valeur. 

 

De Storgè, Eros et Philia on peut voir comment il peut être tentant de faire de l’amour le principe directeur de toute son éthique, ou même d’en faire une religion, c’est-à-dire une vision métaphysique associée à projet d’éthique collective. Si, en effet, on pose comme axiome que tout ce qui favorise la vie, que tout le bien est ou provient de l’amour, alors il semble logique que tout le mal, notamment celui ayant cause humaine, provient d’un manque d’amour. Ainsi l’utopie religieuse prend son sens: si tout le monde est régi et vise à ressentir, vivre et exprimer l’amour dans ses gestes et ses paroles, alors nous serons maximalement heureux et conformes à la volonté du Dieu de la vie. L’idée serait donc de décider que toutes nos relations et actions seront approchées puis gérées par l’amour. On admettra qu’il est en effet assez commun de croire que le monde irait mieux si l’on déployait et faisait preuve de plus d’amour, si l’on répondait davantage au besoin des êtres de recevoir et de donner de l’amour. 

 

Une telle invitation me semble comparable à celle que le Christianisme et sans doute d’autres religions et courants de pensées avant et après lui ont proposé. Mais de quel amour aurait-on besoin ici?  

 

Clairement il ne s’agit pas de Storgè, car celui s’arrête aux relations qui sont étroitement connectées à notre vie. Il ne s’agit pas d’Eros non plus, car si son intensité est forte, il restera toujours limité à un nombre assez limité d’êtres. Il resterait alors à inviter les humains à étendre leur philia au genre humain, ou à tous les êtres sensibles comme le suggérait Kant, voire à tous les êtres comme j’aimerais le suggérer dans une éthique à trouver ou développer. Mais est-ce réaliste? Exiger à tous ou à soi-même d’étendre sa philia à davantage que ce qu’on aime véritablement risque d’être difficile, voire impossible. Certes, la philia comporte une composante rationnelle, choisie, culturelle, mais elle est quand même attachée à des intérêts directs personnels. Comment aimer ce qui nous procure du déplaisir, qui nous répugne, que l’on trouve abjecte? C’est impossible au sens de philia car celle-ci requière de faire sens, d’être adoptée, de correspondre à une part de notre identité réelle ou souhaitée. 

 

Les grecs ont toutefois un quatrième terme, Agapè, pour décrire ce type d’amour – l’amour désintéressé ou transcendant, c’est-à-dire qui existe au-delà de toutes les contingences d’une situation particulière. Aimer, au sens d’Agapè comme principe directeur général de son éthique serait ainsi, nonobstant l’amour-propre qui exige de protéger son intégrité:

  • d’être ouvert à tous les êtres, c’est-à-dire les respecter, et reconnaître leur droit d’exister et leur valeur a priori;
  • être empathique, c’est-à-dire s’efforcer de les comprendre dans ce qu’ils sont et veulent être
  • Réfléchir, comprendre nos propres besoins et perspectives et les affirmer mais guidé par l’amour, c’est-à-dire par un principe d’harmonie universel favorisant la vie.

On parlerait ainsi d’un amour non pas seulement du genre humain, mais de la vie entière, une recherche de comment on peut agir pour améliorer toute situation jusqu’à l’ensemble des êtres sur lesquels on peut avoir un impact ou une influence. 

 

Cette philosophie, je crois qu’elle a existé depuis les débuts de l’humanité. Elle a été incarnée et prêché me semble-t-il par Jésus, notamment, mais aussi – à des degrés et dans des dimensions et secteurs divers par John Lennon, Martin Luther-King, Ghandi et des millions d’autres militants pro-planétaires – écologiques, autochtones, féministes, anti-racistes ou pacifistes, etc. 

 

On peut toutefois se demander pourquoi, alors qu’elle apparaît comme solution à une bonne partie du mal sur terre et qu’elle existe et continue d’être véhiculée comme éthique ou philosophie à adopter, pourquoi ce type d’amour ne réussit-il pas à gagner le coeur de tous les êtres humains et devenir la philosophie dominante?  Est-ce parce que tous les êtres humains ne sont pas tous capables (certains diraient peut-être que fort peu en sont capables) d’élever leur pensée au-delà de leur intérêt personnel (de manière aussi absolue)? La question devient alors: mais comment favoriser l’avènement d’une telle forme d’amour chez soi; chez l’autre?  On pourrait aussi se demander quel est l’autre ou quels sont les autres principes que l’amour qui dirigent les hommes? La volonté de puissance, l’égoïsme?  Mais, lorsqu’on recherche le pouvoir, l’argent et les biens matériels, ne manifeste-t-on pas simplement notre besoin d’amour d’une manière maladroite? On revient donc en métaphysique: y a-t-il un autre principe que l’amour à l’oeuvre dans l’univers? Et si oui, quel est-il donc? À quoi l’amour se heurte-t-il?